Innovation

12 février 2018

Décider aujourd’hui quelle sera notre santé de demain

Quel sera le système de santé belge en 2030 ? Comment aborder les problèmes du vieillissement de la population ? De quelle manière financer des traitements de plus en plus onéreux ? Benoît Collin, Administrateur-Général Adjoint de l’INAMI, croit en une approche anticipative et active.

Pourra-t-on encore se soigner à un prix abordable en Belgique en 2030 ? Benoît Collin préfère ne pas poser la question en ces termes. « Ce serait enfermer l’ensemble des acteurs de la santé dans un rôle et une approche exclusivement financiers. Or notre approche doit aller bien au-delà. Elle doit être holistique en s’interrogeant non seulement sur les soins de santé, mais sur le système entier et, partant, sur la santé elle-même. Il s’agit de tenir compte de l’état de santé de la population, y compris les déterminants de santé non médicaux tels que le logement, le niveau et l’état social ou culturel, les comportements. D’établir des liens entre le système de santé et la santé ainsi que tous les éléments qui l’influencent. »

Une approche dynamique et volontariste
Le vieillissement de la population n’est pas un problème mais un défi

Deuxième aspect sur lequel Benoît Collin met l’accent : l’importance de se montrer volontaire et déterminé. « Il est essentiel de prendre notre destin en main. Il ne faut pas se demander quelle sera l’évolution à laquelle on pourrait s’attendre en 2030, mais quelle est celle que l’on souhaite. Sinon, ce serait se cantonner à faire des constats, alors que nous avons besoin d’objectifs. Et, une fois ceux-ci fixés, de mettre en place les soins de santé qui nous permettront de les atteindre. »

Des défis à relever
La santé ne coûte pas d’argent, c’est la maladie qui coûte cher

Quel serait dès lors ce système vers lequel tendre ? « Prenons l’exemple du vieillissement de la population, qui est clairement l’un des facteurs déterminants à prendre en compte. Il faut l’envisager non pas comme un problème, mais comme un défi. Celui de permettre aux personnes de vivre plus longtemps, mais en bonne santé. Nous avons et aurons de plus en plus affaire à des gens qui ont des maladies chroniques qui n’auront pas eu raison d’eux, mais auxquelles ils auront survécu, dépassant l’âge de 80 ans. On les appelle d’ailleurs les ‘survivants’. Que met-on en place vis-à-vis de ces maladies ? Tel est le type de questions à se poser. Il en va de même pour les pathologies liées au vieillissement, très différentes de celles que ces survivants auront connues dans leurs 80 premières années d’existence. Prendre en charge correctement ces pathologies spécifiques et maladies chroniques – le diabète, pour n’en citer qu’une –, c’est permettre aux gens d’allonger leur vie en restant en bonne santé. La clé est là : la santé ne coûte pas d’argent, c’est la maladie qui coûte cher. »

Une approche holistique
Tous les acteurs du trajet de soins doivent sortir d’une vision autocentrée pour prendre le patient en charge de manière holistique

Traiter différemment les maladies chroniques suppose de s’écarter de notre manière habituelle de travailler en silo, chacun enfermé dans son domaine de compétence. « Actuellement, lorsqu’un patient arrive à l’hôpital en phase aiguë, toutes les informations qui concernent la période précédant son hospitalisation sont perdues. On ne fait pas davantage de lien avec ce qui se passera après. L’hôpital doit se mettre au fait de tout le trajet de soins, et intervenir là où est sa place, mais en tenant compte des informations concernant l’avant et l’après : quel est l’historique du patient ? Que peut nous en apprendre son médecin traitant ? Quels sont les risques psycho-sociaux auxquels il est peut-être soumis ? Et ensuite, de quoi aura-t-il besoin pour retrouver son autonomie ? Faudra-t-il l’appareiller ? Aura-t-il besoin d’un ergothérapeute, d’une période de revalidation ?

Attention : si l’hôpital doit quitter son approche hospitalo-centriste, tous les acteurs qui ont un rôle précis à jouer dans ce trajet de soins doivent travailler main dans la main, communiquer, échanger pour prendre en charge l’individu en tenant compte de toutes les composantes qui influencent sa santé ou que sa santé influence. Chacun doit y mettre du sien pour mettre en place des soins intégrés et transversaux. Penser le patient dans sa globalité, pas en artères ni en organes. »

La technique au service du patient

Les progrès techniques et technologiques sont immenses, tant du point de vue des appareils que des applications. Les possibilités sont vastes, dans les domaines de la génétique ou de la robotisation par exemple. Benoît Collin y voit un autre défi : « Il est crucial d’intégrer toutes ces techniques pour les mettre au service du patient, par une prise en charge humaine. La pratique de la médecine, cela reste une relation de confiance, de personne à personne. Même si certains hôpitaux se spécialisent dans une technique spécifique, même s’ils se numérisent, les patients ne doivent pas devenir des numéros. »

Un surcoût ponctuel pour un résultat globalement positif

Si nous sommes plus nombreux sur terre et que nous restons en vie plus longtemps, le besoin de santé sera plus important. C’est mathématique. Faudra-t-il dès lors plus d’argent pour le satisfaire ? « Encore une fois, c’est une question d’objectif. Il est évident que certains soins seront beaucoup plus chers qu’ils ne le sont aujourd’hui, notamment pour lutter contre les cancers. Et que l’enveloppe disponible ne va pas augmenter. Mais si ces soins onéreux permettent de remettre la personne au travail, qu’elle participe à nouveau à la vie sociale et/ou économique, ce surcoût temporaire sera compensé par l’impact positif de sa remise en santé. Si je reprends l’exemple des personnes âgées, elles ne coûteront pas plus cher à la sécurité sociale à partir du moment où on les maintient plus longtemps en bonne santé ou si l’on s’efforce d’éviter les rechutes. »

Investir dans la prévention

« Cela passe aussi par un travail de prévention. Pour diminuer les risques de maladie, il faut se préoccuper d’offrir aux gens un logement correct, des villes non polluées, une alimentation saine. Nous avons mené des études qui démontrent qu’investir dans la prévention, en incitant par exemple les gens à s’adonner au fitness pour combattre un taux de cholestérol trop élevé, rapportera plus que les traitements anti-cholestérol. »

La collaboration comme troisième voie

En Belgique, notre système institutionnel complexifie la prise en charge intégrée et globale. Aujourd’hui, celui qui investit dans la prévention n’en récolte pas les fruits. Comment mieux équilibrer les investissements propres à améliorer notre santé (directement ou par la prévention) pour que chacun puisse bénéficier de leurs retombées positives ? « Certains ne voient que deux possibilités : soit on accentue la division, soit on refédéralise le tout. Selon moi, il en existe une troisième, qui consiste à avoir une vision fédérale de la santé et à convenir avec les régions et les communautés de sa mise en œuvre. Cela demande de la maturité dans le chef des personnes qui sont à la manœuvre aujourd’hui. Car il faut sortir d’un système où chacun s’en tient à ne considérer que ses propres intérêts : les maisons de repos – qui sont de la compétence des communautés et régions – pourraient préférer renvoyer les patients vers les hôpitaux – qui relèvent du fédéral – et vice versa. Mais je suis optimiste quant à notre capacité bien belge à se concerter et à collaborer. Je le constate lors des conférences interministérielles : les régions viennent avec des idées pour décliner une vision commune, en fonction de leurs spécificités propres. »

Anticiper ou subir

Certains réclament des incitants pour opérer la transition vers le système de prise en charge intégrée. « J’ai occupé la fonction de directeur d’hôpital pendant plus de 10 ans, sans jamais réclamer des financements spécifiques pour lancer des nouvelles prises en charge. Souvent, l’investissement que l’on fait avant les autres, on le récupère en notoriété, en attractivité, en efficacité.

Montrez-vous volontaristes, adaptez-vous sans attendre de l’aide. Mieux vaut anticiper que subir le changement

Un accompagnement fédéral est le bienvenu pour soutenir une phase de transition, mais c’est à l’hôpital de venir avec des plans et des projets concrets. Nous verrons alors comment les financer. Car de l’argent, il y en a : 37 milliards, dont 29 milliards pour les soins de santé. Je dirais aux hôpitaux : montrez-vous volontaristes, adaptez-vous sans attendre que l’on vous aide, prouvez que cela marche, et alors les soutiens suivront ! Si vous n’y croyez pas vous-même, pourquoi faudrait-il y croire à votre place en vous aidant ? Le changement, soit on le subit par manque de vision et on risque de disparaître, soit on l’anticipe et on grandit.»

Vous évoluez dans le secteur des soins de santé ?