Innovation

7 décembre 2017

La transformation numérique dans les soins

La transformation numérique est-elle sur le point de chambouler le secteur des soins après avoir touché le monde de la musique, les secteurs de la vente au détail, des hôtels et des banques ? Est-ce quelque chose dont nous devons avoir peur ? Jo Caudron (Duval Union Consulting) ne le pense pas. Depuis plus de vingt ans déjà, il nourrit une passion pour tout ce qui a trait au numérique.

« Nous voyons dans le monde toute une série de secteurs changer : le secteur financier, l’industrie du divertissement, le commerce de détail... La transformation de ces secteurs est la conséquence des fondements de la numérisation que nous avons posés il y a 10 ou 20 ans. »

La transformation en sept métaphores
  1. « The Glass House » signifie plus de transparence, de responsabilité et de connectivité entre une organisation et le monde extérieur. Prenez par exemple les plateformes de patients, qui comparent et notent les spécialistes et médecins. Les médecins et hôpitaux ne considèrent pas encore assez les relations avec les patients comme une priorité. Pourquoi sont-elles aussi importantes à l’heure actuelle ? C’est très simple : les patients répondent.

  2. « The Package » : le changement de l’essence du produit ou du service fourni. Il s'agit ici de l’offre de l’hôpital et de celle que proposent les médecins traitants. Outre de tout nouveaux produits, services et technologies par exemple, nous constatons aussi que le système de soins curatif glisse vers un système préventif.

  3. « The Frog » parle de la médiation et du bypassing. Les acteurs externes jouent ici un rôle très important. Amazon a ainsi ébranlé le monde américain de la pharmacie rien qu’en manifestant son intention de jouer un rôle dans ce secteur.

  4. « The Gatekeeper » : les nouveaux acteurs vont dominer le secteur. Les hôpitaux travaillent déjà depuis des décennies en collaboration avec des fabricants classiques d'appareils médicaux. Dans un nouveau monde de prévention, de nanotechnologie et de nanobots, ces acteurs seront remplacés par les Amazon et Google de ce monde.

  5. « The Traveller » : tout devient mobile. Pensez notamment aux smartphones, smartwatches et capteurs sur et dans notre corps, qui deviennent de plus en plus populaires.

  6. « The Participants » correspond entre autres à la cocréation, au crowdsourcing et à l’économie partagée. « PatientsLikeMe » est une plateforme où les patients peuvent donner à d'autres des avis médicaux. Si des milliers de patients disent la même chose, le fabricant ou le secteur doit en tenir compte, sans quoi le client risque bien de changer de crèmerie.

  7. Le « Cyborg » représente des éléments tels que le big data, l'automatisation, la réalité virtuelle et l'impression 3D.


Ces évolutions seront appliquées au secteur des soins de santé au cours des vingt prochaines années. Cela permet aux hôpitaux de s’exercer dès maintenant et d'anticiper. « La plupart des hôpitaux ont aujourd'hui déjà investi dans la numérisation, tant au niveau de leurs processus que des canaux de communication ou en ce qui concerne le passage au mobile... Mais ce n’est pas en soi une transformation. La transformation va plus en profondeur : elle signifie que l’essence de ce qui est vendu, à qui, et comment, va changer. La disruption numérique est le catalyseur de cette transformation. De nouveaux acteurs apparaissent avec de nouveaux produits ou services.

Les nouveaux acteurs sont presque toujours des challengers sur un marché existant, des petites start-up aux acteurs mondiaux comme Google et Amazon. Les challengers détectent un problème bien particulier et proposent des solutions qui rompent avec les modèles existants.

Les hôpitaux sont déjà passés à la numérisation : ils modernisent leur système back-end, développent des apps et des sites internet et sont actifs sur les réseaux sociaux. Dans le domaine de la numérisation des canaux qui leur permettent de communiquer en tant qu’organisation, tout se passe bien, donc. Mais cette numérisation ne tient pas souvent compte de la transformation fondamentale de leur business et de leur offre de soins, que les acteurs d’autres secteurs remettront en question. Comment cette numérisation va-t-elle faire face à l’évolution du marché ? Il suffit de regarder vers l’avenir.

Une véritable transformation touche à l’essence du produit. Imaginez que vous pouvez conclure un accord avec votre bureau d'assurances et l'hôpital. Vous êtes toujours couvert pour un montant fixe par mois. Vous ne devez pas payer les interventions supplémentaires ou un spécialiste. En contrepartie, vous vous engagez à toujours aller dans le même hôpital et de vous laisser suivre au moyen de la technologie. Vous payez ainsi un abonnement pour être toujours en bonne santé. Un hôpital doit pouvoir aller à la rencontre de tels nouveaux produits. »

Du curatif au préventif

Comment les hôpitaux peuvent-ils répondre aux nouveaux produits ? En évoluant d'un modèle curatif vers un modèle préventif, dans lequel la technologie jouera un rôle important. « Tous les soins de santé ont besoin de plus d'argent, mais les budgets des pouvoirs publics sont sous pression. Nous sommes confrontés à un paradoxe. Nous vivons jusqu'à 83 ans, mais sommes malades depuis que nous en avons 50. Aujourd'hui, nous sommes soignés, alors qu'avant, nous serions morts de nos maladies après quelques années et nous ne coûterions plus rien à la société.

Nous devons passer de soins de santé curatifs à des soins préventifs. Si l’UE venait à déterminer que 20 % des financements des soins devaient être attribués à faire changer les comportements et à la prévention, cela se traduirait par une grande économie pour la société. La technologie peut jouer un rôle très important dans ce volet de prévention. Nous pouvons laisser la technologie des consommateurs contrôler notre corps.

À l’échelle européenne, on parle de budgets considérables, et ça apporte naturellement de l’eau au moulin des producteurs d’électronique destinée aux consommateurs. Les entreprises technologiques comme Google et Apple ont déjà sauté le pas vers ce marché avec leurs technologies portables. La nouvelle smartwatch d’Apple va d'ailleurs miser encore plus sur les fonctions biométriques. Mais la technologie n’est pas développée par des spécialistes du secteur des soins de santé. On se méfie encore beaucoup de ces nouveaux moyens. Si ces deux mondes se rencontrent, nous ne pourrons plus éviter ce genre d'innovations. »

Conséquences éthiques

Selon Jo Caudron, il s'agit d'une évolution où les hôpitaux ne joueront aucun rôle. « Les hôpitaux ne sont pas les gatekeepers dans cette histoire, mais ils devront bien suivre le pas. » Il compare cela à l’émergence des voitures sans conducteur, que Google a lancées et non les constructeurs automobiles traditionnels. « Grâce aux voitures autonomes, le nombre d'accidents sera réduit. Les assurances particulières vont disparaître, tout comme les voitures particulières. Les assurances vont évoluer vers une assurance d’une flotte, se trouvant dans les mains d'un seul acteur. Un bon exemple d’une seule innovation qui a été lancée par un acteur externe et qui bouscule tout un secteur.

Le rôle de l'hôpital va par définition être moins important

Si cette évolution se poursuit, les producteurs de technologie vont jouer un rôle préventif et avoir un impact positif sur la société. Le rôle de l'hôpital va par définition être moins important. L’hôpital sera donc uniquement nécessaire en cas d’urgence ou pour des cas médicaux qui ne peuvent être résolus de manière préventive.

Soit les hôpitaux ne s’occuperont plus que des cas non préventifs ou chroniques. Le volume de travail sera dans ce cas réduit. Soit le volume de travail sera aussi important et concernera principalement des soins aux personnes âgées. Avec la question de savoir si nous, en tant que société, voudrons encore investir beaucoup d'argent dans les soins aux personnes âgées, surtout si le financement est déjà bancal. Nous savons déjà aujourd’hui que les fonds pour les pensions ne sont pas suffisants et que d’ici 15 ans, il n’y aura plus d'argent pour les soins des personnes de plus de 85 ans. »

Naturellement, les hôpitaux peuvent aussi mettre eux-mêmes au point des programmes de prévention. « Mais, dans ce cas, ils feront concurrence à d'autres parties qui ne sont pas liées à un hôpital. L’hôpital doit en outre opérer dans un cadre strictement réglementé, ce qui n'est pas le cas d'un psychothérapeute ou d'un développeur d'applications. »

Selon Jo Caudron, le principe de solidarité du financement des soins de santé ne doit pas nécessairement être mis sous pression si les gens sont davantage surveillés, éventuellement par des acteurs privés. Disposer de plus d'informations sur le patient peut soulever de nouvelles questions éthiques pour un hôpital. « Supposez que les hôpitaux aient accès à des données qui montrent par exemple qu’un patient ne suit pas sa thérapie. Est-ce que l’hôpital doit aussi se baser sur ces données si trois patients qui doivent être traités en urgence se présentent ? Les hôpitaux vont en tenir compte. Mais je trouve que ce n’est pas forcément correct. Est-il vrai que tout le monde peut arrêter de fumer ? Qu’est-ce qui se cache derrière cela ? De nouvelles formes de prioritisation soulèvent aussi de nouvelles questions, auxquelles il faut rapidement apporter une réponse, en raison des problèmes de financement. Plus vous pouvez en savoir et plus vous en savez - car vous mesurez - plus vous pourrez refuser des soins. »

Faites des hôpitaux future proof

« La première chose qu’un hôpital doit faire à l’heure actuelle est d'avoir une vision d'avenir à cinq ou sept ans et se poser la question suivante : 'Quel est l'impact si nous passons à un modèle préventif ?' Nous réaliserons moins d’examens chez la population actuelle, car elle restera en bonne santé entre deux et quatre ans de plus. En tenons-nous actuellement suffisamment compte ? Disposons-nous de statistiques sur le patient moyen qui arrive avec une maladie cardiaque ? Quel est l’impact du fait d'avoir accès à plus de données sur notre vision de soins accessibles ?

Les hôpitaux doivent se plier à cette réflexion dans un monde rempli de patients plus âgés et de demandes de soins plus complexes, et dans un secteur qui sera remis en question par des acteurs externes. Est-ce que cela a un impact sur la manière dont un hôpital s’organise ? Sur le personnel, sur l’infrastructure ou sur les spécialisations dans l’offre de soins ?

Le financement actuel de nos hôpitaux ne tient pas compte de cet élément pour le moment, mais la valorisation du fait de ne pas être malade devrait aussi revenir en partie aux hôpitaux qui misent sur la prévention. »

Est-ce que ça coûte cher ?

« Le monde change. Vous devez investir, idéalement dans la planification de votre avenir. Si les hôpitaux veulent continuer d’exister, ils doivent oser investir. La plus grande menace est de ne rien faire. Ne pas savoir vers quoi vous allez. Ne pas faire d’observation et ne pas oser élaborer de plan. Car vous pensez que ça va aller... Si vous anticipez les changements, vous serez prêt pour 2030. »

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