Innovation

7 novembre 2018

Qu'est-ce qui rend une ville intelligente ?

Les autorités et les entreprises du monde entier voient un grand potentiel dans ce qu’ils appellent la "ville intelligente". Mais, de quoi parle-t-on lorsque l'on évoque ces villes du futur ?

Songdo : la ville la plus intelligente du monde

La ville de demain existe déjà. Elle s'appelle Songdo ou Songdo International Business District, pour être précis. Elle est située à 65 kilomètres au sud-ouest de Séoul, la capitale sud-coréenne. Cette ville futuriste d'environ 100.000 habitants s'est fièrement autoproclamée "ville la plus intelligente du monde".

La ville est truffée de capteurs et de caméras qui surveillent en permanence la circulation, la qualité de l'air, la consommation d'énergie et d'autres activités humaines. Grâce à la technologie, la ville sud-coréenne est aussi l'une des plus écologiques au monde. La consommation d'énergie des bâtiments est quasi nulle et la ville est conçue pour que les vélos et les transports publics soient privilégiés. D’autre part, Songdo est une ville on ne peut plus verte : les espaces verts couvrent non moins de 40 % de sa superficie.

Qu’est-ce qu’une ville intelligente ?

Si la définition exacte d'une ville intelligente ne fait pas l’unanimité, l'utilisation de la technologie digitale pour un meilleur fonctionnement de la ville en constitue un élément clé.

Le développement des villes intelligentes s'est accéléré grâce à la rapidité des connexions Internet et aux technologies telles que les systèmes RFID et le traitement des big data pour collecter et analyser les informations rapidement et à grande échelle. Dans sa forme la plus poussée, la ville intelligente est une méga intelligence artificielle composée de systèmes et circuits interconnectés.

Valeur marchande des villes intelligentes
“Le potentiel des villes intelligentes est énorme : la valeur marchande totale d'ici 2020 est estimée à 2 milliards de dollars.”

Songdo existait avant même d’être occupée par ses habitants. La ville a été créée de toutes pièces en une fois. Le "schéma directeur" était prêt en 2005 et, les premières pierres ont été posées peu après. Le géant de la Sillicon Valley, Cisco, s'est fortement impliqué en fournissant la quasi-totalité du matériel informatique. D'autres entreprises comme IBM, Microsoft, General Electric, Siemens, AT&T, Oracle et Google ont créé des départements dédiés aux villes intelligentes.

En effet, le potentiel des villes intelligentes est énorme. Le cabinet conseil américain Frost&Sullivan estime la valeur marchande totale des villes intelligentes à 2 milliards de dollars d'ici 2020. En 2015, le premier ministre indien, Narendra Modi a annoncé vouloir créer une centaine de villes intelligentes en Inde. En Europe et aux États-Unis, quasi toutes les métropoles ont placé ce sujet à l'ordre du jour.

Répondre à des besoins réels

L'utilisation de la technologie ne rend pas une ville "intelligente", prévient Gerhard Schmitt, professeur d'architecture de l'information à l'université suisse de Zurich et directeur de Future Cities Laboratory Simulation Platform. Mieux encore, il préfère éviter de considérer comme intelligentes certaines des villes les plus "digitalisées". Selon lui, une ville devient intelligente lorsque la technologie digitale répond aux besoins réels de ses habitants.

“La technologie ne rend pas une ville intelligente. Une ville devient intelligente lorsque la technologie digitale répond aux besoins réels de ses habitants.”

“Il existe aujourd'hui une approche de la ville intelligente qui consiste à d'abord évaluer les problèmes réels auxquels les habitants sont confrontés. Dans ce contexte, nous utilisons autant que possible les big data. Nous récoltons par exemple des informations sur les flux de circulation et nous envisageons ensuite les solutions technologiques disponibles.”

Michiel de Lange, chercheur à l'université d'Utrecht, pense également que l’accent est mis maintenant sur l’amélioration de villes existantes. "Le but est d'utiliser la matière grise des citoyens plutôt que de lancer toutes sortes de nouvelles technologies, afin de créer un lien avec le tissu urbain existant et les connaissances déjà présentes dans la ville.”

Trois générations de villes intelligentes

Gerhard Schmitt et Michiel De Lange sont convaincus que les projets de développement “à partir de zéro” appartiennent au passé, ce qui correspond à la théorie de l’expert américain en stratégies urbaines Boyd Cohen.

Première génération

Selon Cohen, la première génération de villes intelligentes comme Songdo (lancée en 2003) a été créée avant tout par les fournisseurs de technologies. L'innovation a été imposée par le haut en tenant peu compte de la façon dont la technologie peut améliorer la vie des citadins.

Deuxième génération

Boyd Cohen y intègre les villes pour lesquelles le renouvellement est mené par les municipalités. Ici, la demande génère l'innovation.

Troisième génération

Selon Boyd Cohen, les évolutions les plus récentes sont les innovations qui ne sont initiées ni par les entreprises (1.0), ni par les représentants des villes (2.0) mais bien par les citoyens (3.0). Cela peut prendre différentes formes de création conjointe. Il peut s'agir de projets à grande échelle ou d’initiatives citoyennes, à la fois locales et à petite échelle. Pensez par exemple aux projets de partage d'outils ou de création de potager partagé.

Un bel exemple

La ville colombienne de Medellín en est un bon exemple de ville intelligente 3.0. La ville a été nommée "Ville innovante de l'année en 2013" par l'Urban Land Institute. Depuis, le monde a découvert cette métamorphose. La deuxième ville de Colombie consacre 5 % de son budget aux initiatives citoyennes des différents quartiers. Cette vison a permis de développer un réseau de télécabines et escalators en plein air afin de décloisonner les quartiers défavorisés.

Une note critique

Lorsque le concept de ville intelligente a commencé à avoir du succès, beaucoup ont émis des critiques sur la confiance aveugle en la technologie. En effet, certains experts ne se laissent pas convaincre.

Par exemple, Gary Graham, expert en logistique (opérations et approvisionnement) à l'université de Leeds, prétend que tout le monde ne pourra pas bénéficier à part égale des avantages de la ville intelligente de demain : "L'aspect social est souvent mis de côté. Le développement des villes intelligentes s'appuie surtout sur les besoins des entreprises d'attirer des talents hautement qualifiés vers les villes. Il y a donc encore moins de raisons d'investir dans les habitants des quartiers défavorisés. Le fossé entre les pauvres et les riches va se creuser."

Avantages pour les pauvres et riches, jeunes et vieux ?
“Les villes sont formidables, ce sont des lieux de création.”

Gerhard Schmitt n'est pas aussi pessimiste. Il est convaincu que la technologie est indispensable pour vivre dans nos villes, toujours plus grandes. Selon lui, toutes les couches de la population en profiteront au final, riches et pauvres. D'abord parce qu'il est agréable de vivre dans une ville qui fonctionne bien, du ramassage des déchets aux transports en commun efficaces. Ensuite, parce que les villes intelligentes attirent les personnes les plus qualifiées, comme le constate aussi Gary Graham. Gerhard Schmitt estime que les talents apportent une solide contribution à la prospérité de l'économie urbaine et favorisent la création d'emplois.

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