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23 mars 2018

Des vêtements pour nous aider à mieux communiquer

Eric Kenis

Hoek Af-auteur

En Flandre, elle est encore relativement inconnue du grand public. Mais c'est une étoile montante de la scène de la mode technologique internationale. Sous le nom de Jasna Rok, Jasna Rokegem, originaire d'Ophasselt, près de Grammont, s'impose dans le monde de la mode à la vitesse de l'éclair. Avec ses créations subversives, elle révolutionne la conception classique de la mode.

Que fait Jasna Rok ?

Avec sa start-up et sa marque Jasna Rok, Jasna Rokegem bouscule les podiums et le monde des start-up. Elle travaille en étroite collaboration avec divers indépendants - comme il est d'usage dans les industries créatives. Formée à Rotterdam, Jasna a développé son entreprise depuis Anvers et a d'abord conquis la scène fashion de Bombay. Élue pour représenter la Belgique au Global Entrepreneur Summit de novembre 2017, elle y est l'ambassadrice de notre pays. 2018 sera son année.

Jasna Rokegem en 5 déclarations percutantes :
"La mode est l'une des industries les plus polluantes et il est temps d'en finir avec cette réputation et ces pratiques."

"Je crois beaucoup aux possibilités que nous offre le monde du numérique, mais l'industrie de la mode est très en retard. Nos vêtements, la production, l'ensemble du système : tout cela est tellement dépassé !"

"Regardez nos vêtements. Depuis des siècles, ils nous procurent chaleur et protection et révèlent notre identité. Mais où est la valeur ajoutée ? Nous avons tous un smartphone en poche et nous portons des montres connectées. Pourquoi n'y a-t-il pas de technologie dans nos vêtements ? Pourquoi nos vêtements ne sont-ils pas interactifs ? Ma robe, issue de la collection 'fashion on brainwaves', intègre une technologie lumineuse souple développée en partenariat avec le Centre for Microsystems Technologies (CMST) et l'Imec. Elle s'éclaire en fonction de l'activité cérébrale de la personne qui la porte. Elle indique si la personne est concentrée, si elle s'amuse ou si elle est énervée. Ainsi, un vêtement nous aide à mieux communiquer."

"Aujourd'hui, la mode est le second secteur d'activité le plus polluant au monde. Il y a littéralement des montagnes de textiles invendus jetés aux ordures. Les procédés de production posent aussi un grand problème écologique, sans parler des conditions de travail."

"Ce n'est pas une question de volume de votre garde-robe. C'est tout le contraire : c'est une question de durabilité."

"Les gens parlent beaucoup de durabilité, mais cela s'arrête souvent là. Travailler le coton biologique a peu de sens si c'est pour en faire des t-shirts à 5 euros qui seront remplacés dans deux semaines par d'autres modèles. Pour moi, la durabilité, c'est un seul vêtement. Un vêtement qu'il ne faut pas laver, interactif et connecté, et qui s'adapte à votre corps. Un vêtement qui remplace votre smartphone."

"Cela peut sembler futuriste, mais c'est tout à fait possible. Mes vêtements peuvent déjà changer de forme et de couleur. Je travaille avec l'entreprise belge Nanex sur des traitements de surface qui rendent les vêtements imperméables, antisalissures, antibactériens et inodores."

"Dans le monde de la mode, les gains d'efficience potentiels sont énormes."

Dans le secteur automobile, on crée de plus en plus en 3D. Pourquoi pas dans le secteur de la mode ?

"La phase de conception a cruellement besoin d'innovation, elle aussi. Je me considère comme une créatrice de mode high-tech, mais, il y a peu de temps, j'en étais encore au crayon et au papier. Les patrons sont fabriqués en papier et en plastique, envoyés à l'étranger pour la production, et ensuite renvoyés à nouveau parce que ce n'est pas tout à fait bon. Que de temps perdu ! Dans le secteur automobile, on crée de plus en plus en 3D. Pourquoi pas dans le secteur de la mode ?"

"J'ai collaboré avec Valentina Project (logiciel open source), Leap Motion (réalité virtuelle) et XMG (matériel). Nous nous sommes rendus à Atlanta - dans le même studio 3D que celui qu'utilise Sony Pictures pour ses films d'animation - afin de scanner des mannequins. Ensuite, nous avons conçu une plate-forme num��rique sur laquelle on peut créer des vêtements, sans gants ni capteurs. C'est un procédé révolutionnaire : d'un simple geste de la main, on peut faire tourner le mannequin et adapter les patrons. La prochaine étape sera de relier la plate-forme aux outils de production. Il suffira d'appuyer sur un bouton et les patrons seront imprimés en 3D ou découpés au laser."

"Quand on est pleinement investi dans un métier depuis trop longtemps, on ne voit plus l'étendue des possibilités."

"C'est incroyable de voir que le secteur de la mode a si peu changé au cours des 50 dernières années. Je me demande souvent comment cela se fait. À mon avis, c'est parce que c'est un monde très dur, avec un rythme inhumain. Tous les six mois, il faut sortir une nouvelle collection. On réfléchit peut-être à l'innovation, mais on n'a pas le temps ou l'espace pour entreprendre des actions concrètes."

"C'est aussi un petit monde très obstiné, qui a peur de perdre un peu de son côté artisanal ou de son caractère personnalisé. Mais quoi de plus personnel qu'un vêtement qui affiche vos véritables pensées ou émotions ? En outre, l'un n'empêche pas l'autre. On peut aussi exercer un métier d'artisanat en mode numérique, j'en suis la preuve vivante."

"Les créatifs doivent apprendre à se faire respecter et oser réclamer une juste rémunération."

"Pour l'instant, je ne gagne pas encore beaucoup d'argent, bien au contraire. Je travaille dans un secteur où il est normal de ne pas être payé. Tout le monde veut de belles choses - art, musique, mode - mais attend des créateurs qu'ils travaillent gratuitement. Je me souviens d'un coup de fil d'une multinationale : ils m'avaient vue à la télévision, avaient trouvé mon travail fantastique et voulaient installer l'une de mes œuvres dans leur nouveau siège en Belgique. Lorsque je leur ai demandé quel était leur budget, ils m'ont répondu froidement : 'Nous n'avons pas de budget, mais nous vous offrons une vitrine dans notre siège central !'"

"Financièrement, ce n'est pas facile. Mais j'ai appris à me faire respecter. J'impose mon tarif pour les conférences. J'impose mon tarif pour les collaborations avec des multinationales. L'innovation coûte de l'argent, et c'est valable aussi pour le secteur créatif. Dans ce domaine, il y a un réel besoin de changer les mentalités."

Des entrepreneurs déjantés

Jasna Rokegem est l’une des entrepreneurs qui figurent dans le livre Hoek Af d’Eric Kenis. Le troisième tome, Balls & Brains, met à l’honneur la culture start-up. Il est disponible depuis le 21 mars 2018 sur www.hoek-af.be. Suivez Hoek Af sur @HoekAfBoek.

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