Gérer les risques

18 Novembre 2016

L’avenir de la comptabilité : Les nouveaux défis de la digitalisation


La profession de comptable est-elle menacée par la digitalisation ? Bart Van Coile, vice-président de l’Institut des Experts-comptables et des Conseils fiscaux (IEC) est convaincu du contraire. « Nous évoluons vers un plus grand professionnalisme et des comptables plus proactifs », déclare-t-il.

Selon une étude menée il y a quelques années par ING, 94 % des jobs classiques de comptable étaient voués à disparaître. « C’est en effet possible si on prend uniquement en compte la comptabilité " classique " : l’accent se déplace en effet du pur enregistrement des factures vers le conseil et le suivi des gérants d’entreprise et vers une approche plus proactive », commente Bart Van Coile, vice-président de l’Institut des Experts-comptables et des Conseils fiscaux (IEC). « Si vous me permettez d’exagérer un brin, je dirais que le comptable chez qui le petit indépendant se rend avec son carton plein de factures va en effet disparaître. Mais ce n’est pas ce genre de bureau comptable qui est le plus répandu aujourd’hui. Les comptables jouent désormais la carte du conseil et du suivi, mais il est vrai qu’il existe encore une petite couche au niveau inférieur, qui exerce la comptabilité exactement comme dans le temps ! »

Les petits bureaux de comptabilité sont-ils menacés ?
Le comptable qui rate le train de la transformation digitale doit s’attendre à un avenir incertain

« Notre institut est confronté à un défi de taille qui consiste à rester vigilant à l’égard des bureaux de comptabilité plus petits », reconnaît Bart Van Coile. « Nous menons à ce propos des discussions avec le VDAB (l’équivalent néerlandophone du Forem et d’Actiris ndlr) et nous cherchons déjà maintenant des réponses à des questions comme : quid des bureaux qui peuvent difficilement procéder à cette reconversion ? Comment pouvons-nous les accompagner ? » Mirjam Vermaut, présidente de l’Institut Professionnel des Comptables et Fiscalistes Agréés (IPCF) se préoccupe elle aussi de l’évolution des bureaux traditionnels plus petits. « Cette transformation digitale est en effet très radicale pour le comptable " traditionnel ". Elle se traduit notamment par la facturation électronique, l’automatisation de la comptabilité, les systèmes de self-service, dans le cadre desquels les clients se chargent eux-mêmes de leur comptabilité tandis que le comptable supervise via le cloud, et le bureau mobile permettant une synchronisation parfaite entre le portable, la tablette et le smartphone. Le comptable qui rate le train de la transformation digitale doit s’attendre à un avenir incertain », estime-t-elle.

Une nouvelle relation

« Une réaction possible et, à mon avis, la meilleure, est de relever le défi et de prendre conscience que cette dimension digitale libère du temps pour la dimension humaine », indique Mirjam Vermaut. « Une nouvelle forme de relation avec les clients est désormais possible, avec de l’espace pour le conseil à haute valeur ajoutée pour l’entreprise. Nous devons donner à nos clients-entrepreneurs des idées qui vont les aider à prendre les bonnes décisions en matière de gestion. La relation limitée avec les clients, qui était la norme avant, devient aujourd’hui une interaction intensive, créative et empathique. »

Proactif et crédible

Dans la foulée de cette digitalisation, Bart Van Coile aborde le passage de la comptabilité réactive à la comptabilité proactive. « Dans ce que j’appelle la comptabilité historique, les comptables ne sont mis au courant par les clients qu’après les faits, avec parfois des conséquences négatives », explique-t-il. « En étant proactif, en soutenant et en accompagnant le dirigeant de l’entreprise encore avant que des problèmes ne surviennent, un comptable peut mieux anticiper les événements. C’est entièrement à l’avantage du dirigeant d’entreprise, car nous pouvons réfléchir plus vite avec lui, et ainsi prévenir d’éventuelles difficultés. » Bart Van Coile souligne aussi l’importance de la crédibilité du comptable-conseiller fiscal dans le cadre de cette évolution. « Un exemple bien connu est celui de la loi sur la continuité des entreprises », indique-t-il. « Si une entreprise veut redémarrer et procéder à un allègement de ses dettes, la loi exige que l’objectivation des chiffres soit effectuée par un professionnel agréé, et c’est le rôle du comptable agréé. C’est ce que nous appelons les missions d’objectivation et elles seront à l’avenir davantage mises à l’avant-plan. »

Travailler horizontalement

Ces missions d’objectivation peuvent aller encore plus loin et comprendre une collaboration avec le fisc. « Aujourd’hui, le fisc travaille de façon très verticale », pointe Bart Van Coile. « L’entreprise introduit une demande, le fisc contrôle et envoie un avis de rectification en cas d’erreur. Ces structures sont élaborées pour réagir après les faits. Nous plaidons pour un contrôle horizontal de la fiscalité, où nous agissons aussi de façon proactive. Cela se fait déjà aux Pays-Bas et en Grande-Bretagne : les entreprises s’y concertent au préalable avec l’Administration, en échange d’une exemption de contrôle par après, bien entendu si toutes les procédures établies ont été suivies. Et c’est pour ce genre de suivi qu’entre en scène le comptable-conseil fiscal, en tant que professionnel agréé. Cette crédibilité est aussi importante pour le fisc, car il ne dispose pas d’assez de collaborateurs ni de suffisamment de possibilités. »

Les pratiques de blanchiment

Bart Van Coile mentionne aussi la lutte contre les pratiques de blanchiment. « Songez à la récente affaire des Panama Papers », réagit-il. « Un professionnel agréé ne peut plus aujourd’hui conseiller ce type de construction, si elle est établie pour des raisons d’évasion fiscale, car il doit respecter toutes les règles légales en matière d’anti-blanchiment de l’argent noir (LAB). Si les autorités veulent que ces constructions ne soient désormais plus possibles, alors elles ne doivent plus permettre que les conseils non agréés exercent encore les mêmes activités que les professionnels agréés sans aucune forme de contrôle, de surveillance ou de formation permanente. Autant de critères auxquels un professionnel agréé doit, lui, satisfaire. »

La professionnalisation
Celui qui est prêt à se former en permanence sera une plus-value pour son entreprise.

Selon le vice-président, les évolutions mènent surtout à une professionnalisation plus poussée des compétences du comptable-conseil fiscal. « Les données sont aujourd’hui disponibles et peuvent être utilisées très facilement, mais il y a un besoin d’interprétation claire de ces chiffres », dit-il. « C’est là que réside la grande importance du comptable-conseil fiscal à l’avenir. Je crois en une symbiose entre notre profession, les dirigeants d’entreprise, les autorités publiques et les banques.» Bart Van Coile est convaincu que ce nouvel environnement va augmenter l’importance du comptable externe, d’autant plus dans les entreprises un peu plus petites. « Un comptable interne à l’entreprise ne pourra encore jouer son rôle que s’il est suffisamment formé et qu’il a les connaissances et les compétences nécessaires pour interpréter correctement les chiffres », pense-t-il. « Celui qui est prêt à se former en permanence sera une plus-value pour son entreprise. »

Externe vs interne

« Les entreprises plus grandes continueront certainement à travailler avec des comptables d’entreprise internes, mais là aussi l’attention se déplace et un comptable externe sera responsable de l’objectivation des chiffres », explique Bart Van Coile. « Avec l’IEC, nous organisons déjà des moments de concertation pour que des comptables en entreprise communiquent entre eux, de façon à être bien préparés à aborder cette problématique. »
« C’est l’employeur qui décide du type de relation avec les clients qui sera privilégié avec le comptable interne : une relation purement digitale ou une relation digitale avec une touche humaine », explique Mirjam Vermaut. « C’est le comptable externe qui, à mon avis, fait face au plus grand défi. Avec l’IPCF, nous faisons aujourd’hui tout ce qui est possible pour sensibiliser nos membres et nos stagiaires. »

A retenir
  • La digitalisation change profondément le rôle du comptable.
  • Les comptables peuvent anticiper le changement en travaillant de façon plus proactive.
  • Les comptables externes joueront un rôle toujours plus grand dans l’objectivation des données.
Moins ou plus d’emploi ?

Bart Van Coile pressent qu’on aura besoin de moins de personnel administratif dans les entreprises. « Il faudra moins d’intervention humaine à cause de l’automatisation, mais pour l’interprétation des chiffres l’homme restera toujours nécessaire. Un bien est-il un coût, une matière première ou un investissement ? Un ordinateur ne peut pas encore répondre à cette question. Les entreprises plus petites pourront économiser sur ce processus administratif interne grâce à la digitalisation. Il en va autrement pour les entreprises plus grandes : elles continueront à avoir besoin de ce service interne pour la crédibilité. »

Plus de comptables-conseils fiscaux ?

Néanmoins, on aura justement besoin de plus de comptables/conseils fiscaux, selon Bart Van Coile. « Les premiers ordinateurs dotés de programmes de comptabilité sont apparus il y a trente ans, mais cela n’a pas influencé l’emploi de façon négative : beaucoup de comptables ont été engagés depuis », rappelle-t-il. « Ce sont tout simplement les compétences qui ont évolué, et cela va à nouveau se produire aujourd’hui. »

Adapter l’enseignement
En étant proactif, un comptable peut anticiper mieux et plus vite

Si la profession de comptable-conseil fiscal change, quel rôle l’enseignement peut-il jouer? « Il y a déjà eu des adaptations », répond Bart Van Coile. « Les formations doivent continuer à miser sur le traditionnel, car celui qui ne connaît pas la différence entre le débit et le crédit ou l’actif et le passif ne sera jamais un bon comptable. Mais en même temps, il faut bien plus insister sur cette approche proactive. Mirjam Vermaut souligne l’importance des professeurs : « Les autorités publiques rendent déjà certaines formations obligatoires afin de procéder à une autoréflexion critique, analytique et axée sur l’avenir. Non seulement le contenu et la procédure de l’enseignement sont évalués, mais aussi la qualité des professeurs. Ceux-ci doivent rester à jour et se recycler en permanence. »