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L’acier risque de devenir un produit de luxe

Alors que la vague Omicron commence à peine seulement à refluer, le monde est déjà confronté à une nouvelle crise avec l’invasion de l’Ukraine par la Russie. Le retour de la guerre sur le Vieux continent provoque le chaos sur les marchés des matières premières et fait grimper les cours de plusieurs métaux à des niveaux inédits depuis des décennies. Depuis fin 2020, leur prix moyen, libellé en euro, a bondi de 70 % !

Les sanctions prises par les Occidentaux à l’encontre de la Russie ont pour effet de freiner l’activité économique de ce grand producteur mondial de métaux et d’énergie et le spectre de nouvelles sanctions font craindre des ruptures dans l’approvisionnement du marché en métaux. Dans cette édition, nous nous focalisons plus particulièrement sur les conséquences de la guerre sur le marché de l’acier.

En 1930, Joseph Staline avait ordonné la construction de l’usine métallurgique et sidérurgique Illitch à Marioupol, dans le cadre de son projet d’industrialisation de l’Union soviétique. Ce complexe s’est longtemps imposé comme l’une des plus grandes aciéries de la planète. Près d’un siècle plus tard, un autre dirigeant russe à l’allure stalinienne, Vladimir Poutine, vient d’en ordonner la destruction. Et les bombes qui tombent sur les hauts fourneaux de Marioupol, assiégée par les troupes russes, illustrent combien le marché de l’acier est aujourd’hui chamboulé par la guerre en Ukraine.

Le monde se focalise sur l’impact de la guerre sur le marché de l’énergie. La flambée des prix pétroliers fait la une de l’actualité. Mais il n’y a pas que l’or noir. L’acier est également l’un des piliers de l’économie mondiale. Il est omniprésent : on en retrouve partout que ce soit dans les gratte-ciel, les voitures, les machines à laver, les voies ferrées... Et il risque désormais de devenir un produit de luxe. Les prix de l’acier se sont, en effet, envolés sous l’effet de la guerre en Ukraine. Le prix des rouleaux d’acier laminés à chaud a atteint un sommet historique de près de 1 435 dollars la tonne, soit une hausse de pratiquement 170 % par rapport aux niveaux d’avant la pandémie ! Sachant le rôle majeur de l’acier dans, par exemple, le secteur automobile, où il représente près de 60 % de la masse d’un véhicule de moyenne gamme, on comprend que cela renforce les pressions inflationnistes déjà observées au niveau mondial.

 


On comprend, dès lors, que l’envolée du cours de l’acier constitue une autre source de préoccupation pour les banques centrales. Mais leur politique monétaire a peu d’impact sur la production. Les gouvernements européens risquent donc de devoir faire face à des hausses de prix et à de possibles nouvelles pénuries cet été. Les barres d’armature, ces tiges d’acier ondulées utilisées pour renforcer le béton dans tous les projets de construction, risquent de devenir de plus en plus difficiles à trouver. L’Union européenne a déjà imposé des sanctions sur les importations d’acier russe tout en ciblant la plupart des oligarques qui sont à la tête de la majeure partie de l’industrie sidérurgique du pays. Et la guerre en Ukraine a quasiment mis à l’arrêt la production d’acier en Ukraine.

L’une des raisons de la flambée des prix réside dans la taille même des industries sidérurgiques russe et ukrainienne. La Russie est, en effet, le troisième exportateur mondial d’acier, derrière la Chine et le Japon, alors que l’Ukraine occupe la huitième position. Les deux pays représentent environ un tiers des importations d’acier de l’UE, soit près de 10 % de la demande intérieure du Vieux continent. Et la Russie, la Biélorussie et l’Ukraine représentent collectivement près de 60 % des importations de barres d’armature de l’UE. Ces trois pays possèdent également une grande part du marché des brames, des pièces d’acier semi-finies.



La hausse des prix est aussi alimentée par l’impact de la guerre sur les prix de l’énergie et l’industrie sidérurgique en dehors de la Russie. Si l’acier est associé aux énormes hauts fourneaux, comme ceux qui ont été détruits à Marioupol, il faut savoir qu’en Europe 40 % de la production d’acier provient de ce que l’on appelle les fours à arc électrique ou mini-aciéries. Plutôt que du fer et du charbon, ces mini-aciéries utilisent d’importantes quantités d’électricité pour fondre de la ferraille. Ces installations sont plus respectueuses de l’environnement, mais leur talon d’Achille se situe au niveau de leur consommation électrique. Et à l’heure actuelle, l’Europe est à court d’énergie. Avec la guerre, l’aggravation de la crise de l’énergie a fait bondir le prix (exprimé en baril de pétrole) du gaz naturel en Europe et en Asie à près de 190 dollars - un plafond jamais atteint sur le marché pétrolier !

Le coût de l’acier, qui a ainsi été multiplié par dix depuis le début des hostilités, a forcé de nombreuses mini-aciéries à mettre leur production à l’arrêt ou à la réduire, en tournant uniquement à pleine capacité pendant la nuit, lorsque l’électricité est moins chère. Ces fermetures ont aussi un impact sur le marché européen, suscitant le spectre non seulement de nouvelles hausses de prix, mais aussi de pénuries. Les dirigeants des entreprises sidérurgiques craignent de nouvelles fortes hausses des prix (peut-être de 40 % à environ 2 000 euros la tonne), avant que la demande ne ralentisse. Si les prix de l’électricité s’envolent de nouveau et que d’autres mini-aciéries ferment leurs portes, le risque de pénuries de barres d’armature sera alors bien réel. Les achats de panique pourraient aussi faire gonfler les prix. Bruxelles et Londres ne peuvent pas rester les bras ballants. L’un des enseignements de la pandémie est que les perturbations dans les chaînes d’approvisionnement peuvent se propager plus rapidement que prévu et avoir des conséquences plus lourdes qu’anticipé. Et rares sont les matières qui ont une importance aussi cruciale que l’acier dans de si nombreux secteurs.