Durabilité

15 février 2021

Après le financement durable, le financement circulaire

« Le vent tourne pour le financement des projets circulaires » explique Joost van Dun, Circular Economy Lead chez ING. « Le changement climatique et la crise du coronavirus stimulent la formation de chaînes de matériaux locales. »

Selon de nombreuses start-up, le marché financier reste réticent à investir dans leurs produits et modèles d’entreprise. Pourquoi ?

Joost van Dun : « Les start-up sont à la pointe de l’économie circulaire. Elles lancent des idées et des produits innovants et inspirent les entreprises classiques à aller de l’avant. Le marché financier se montre néanmoins prudent. Soutenir financièrement des start-up, qu’elles participent ou non à l’économie circulaire, reste un défi pour un ensemble de raisons.

Premièrement, on ne peut pas se baser sur une expérience acquise avec des projets similaires puisque les entreprises circulaires proposent des produits innovants ou des services pratiquement inédits. Il est par conséquent difficile d’évaluer leurs chances de réussite.

D’où l’importance pour les institutions financières d’acquérir une connaissance suffisante de l’économie circulaire. Nous échangeons énormément sur la question avec nos clients. Nous réalisons également des études qui analysent l’économie circulaire. »

De nouveaux risques

« De plus, le modèle circulaire de product as a service - qui propose un service plutôt que de vendre un produit - implique de nouveaux risques. Un entrepreneur qui vend un produit est immédiatement rémunéré. Dans le modèle as a service en revanche, l’argent est réparti en plus petits montants sur une plus longue période.

Dans un modèle où l’on paie au prorata de l’utilisation (pay-per-use), il importe de bien estimer la fréquence à laquelle le produit sera utilisé. Nous évaluons la solidité de ces estimations pour les entrepreneurs, ainsi que les contrats d’achat, leur flexibilité, etc.

Mais financer le modèle économique classique et linéaire comporte lui aussi des risques. C’est le cas pour les stranded assets, par exemple, lorsque les moyens ou les projets financés pourraient devenir inutiles dans les dix à quinze ans à venir. Pendant longtemps, les institutions financières n’y ont pas prêté attention, mais les esprits ont mûri depuis. »

Les banques comme ING investissent-elles dans des start-up circulaires ?

« Nous sommes responsables d’une grande partie de l’épargne de nos clients, ce qui ne nous permet pas d’investir dans des initiatives au profil de risque très élevé. Cela relève plutôt du domaine du Venture Capital, par exemple. Dans certains cas, nous présentons les start-up que nous ne sommes pas en mesure de financer nous-mêmes à nos clients Private Banking. Ils sont souvent eux-mêmes entrepreneurs en quête d’objectifs d’investissement et disposés à accepter un risque plus élevé. »

« Afin de couvrir le risque accru lié aux nouveaux modèles d’entreprise circulaires, nous avons développé le Sustainable Investment Fund. »

« Cela ne veut pas dire que nous tournons le dos aux start-up circulaires. Nous les soutenons différemment. En Belgique, depuis 2018, nous avons subsidié une quarantaine projets circulaires avec notre Fonds ING pour une économie plus circulaire géré par la Fondation Roi Baudouin. »

Quel soutien pour les entreprises circulaires ?

« Nous pouvons soutenir les entreprises qui ont dépassé le stade de start-up et de scale-up par le biais de nos instruments financiers tels que les prêts, leasings ou supply chain finance. Nous accordons aussi de plus en plus de financements verts à des activités circulaires. Nous proposons par exemple un prêt vert à nos clients pour les aider à émettre des obligations vertes qui satisfont aux principes du Green Bond.

Récemment, nous avons accompagné le groupe chimique BASF dans l’émission de ses premières obligations vertes. Le groupe a entre autres consacré l’argent ainsi généré au développement de nouvelles technologies innovantes pour le recyclage (chimique) du plastique.

Afin de couvrir le risque accru lié aux nouveaux modèles d’entreprise circulaires, nous avons développé le Sustainable Investment Fund. Ce fonds de 100 millions d’euros est destiné à soutenir les scale-up avec des capitaux à risque, tels que des emprunts subordonnés, ou en investissant dans une entreprise ou un projet. »

« Si l’entreprise atteint certains objectifs, elle bénéficie d’une réduction sur le taux d’intérêt »
Quels sont les incitants pour aider les entreprises classiques à opérer la transition ?

« En 2019, nous avons emprunté 200 millions d’euros auprès de la Banque européenne d’investissement. Concrètement, cet argent nous permet d’octroyer aux entreprises une réduction du taux d’intérêt sur l’emprunt qu’elles consacrent à des investissements durables dans des initiatives circulaires, la durabilité des bâtiments, la transition énergétique, la mobilité durable, l’agriculture…

Nous proposons également le Sustainability Improvement Loan. Ce prêt est lié à certains objectifs de développement durable. Il peut également s’agir de KPI circulaires, tels que le zéro déchet par exemple. Si l’entreprise atteint ces objectifs, elle bénéficie d’une réduction sur le taux d’intérêt. Dans le cas contraire, elle doit payer un supplément. »


« Il y a une nouvelle prise de conscience de l’importance de produire localement et de maintenir les matières premières le plus longtemps possible en circulation » - Joost van Dun, Circular Economy Lead chez ING

« Il y a une nouvelle prise de conscience de l’importance de produire localement et de maintenir les matières premières le plus longtemps possible en circulation » - Joost van Dun, Circular Economy Lead chez ING

La réglementation

Existe-t-il des règles internationales relatives au financement de l’économie circulaire ?

« En 2018, ING a élaboré des directives financières pour l'économie circulaire avec deux autres banques. Ces directives définissent ce que l’on entend précisément par économie circulaire et son financement. Il importe en effet que nous parlions tous la même langue en matière de financement d’initiatives circulaires.

La Commission européenne s’en est inspirée pour le lancement de son propre système de classification pour l’économie circulaire en mars 2020. C’est sur ce système que repose la taxonomie européenne pour le financement durable, un référentiel qui fixe les critères permettant de déterminer si des activités économiques contribuent aux objectifs environnementaux. Cette taxonomie entrera en vigueur en décembre 2021. C’est en décembre 2022 que des activités circulaires y seront ajoutées. »

Comment accélérer la transition vers une économie circulaire ?

« L’économie circulaire se développe lentement. Les marchés du réemploi sont encore relativement restreints et les coûts liés au développement de propositions circulaires restent plutôt élevés. Les entreprises doivent mettre en place des systèmes de traçage afin d’identifier l’origine de leurs matières premières, conclure des partenariats, acheter de nouvelles installations…


« Nous savons aujourd’hui que la délocalisation de chaînes de production essentielles en dehors de l’Europe nous a rendus très vulnérables. »

D’après le Global Circularity Gap Report de Circle Economy, 8,6 % de l’économie mondiale est circulaire, contre 9,1 % il y a deux ans. Il semble que nous allions dans la mauvaise direction.

Dans le même temps, les entreprises traditionnelles prennent conscience de la nécessité d’adopter un modèle d’entreprise circulaire afin de lutter contre le réchauffement climatique. Le Green Deal européen peut être un déclencheur supplémentaire. Les entreprises qui souhaitent commercialiser leurs produits sur le marché européen devront en effet respecter des règles strictes. Les produits devront par exemple être partiellement composés de matériaux recyclés et être recyclables, les consommateurs auront droit à une réparation… »

La crise du coronavirus a-t-elle un effet négatif sur cette évolution ?

« La pandémie peut au contraire être un incitant supplémentaire. Nous savons tous aujourd’hui que la délocalisation de chaînes de production essentielles en dehors de l’Europe nous a rendus très vulnérables. Il y a une nouvelle prise de conscience de l’importance de produire localement et de maintenir les matières premières le plus longtemps possible en circulation. »

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